Joseph
Kabila sur les traces de Mobutu...face à la
Belgique
Joseph
Kabila
Le président
Kabila a répondu aux questions du quotidien
belge Le Soir. Dans un style qui nous rappelle le
feu maréchal Mobutu par son discours de la
soi-disant indépendance du Congo, face aux
critiques de la délégation belge sur les droits
de l'homme et la bonne gouvernance. L'intervieuw
du chef de l'Etat est marquée par
« son esprit offensif » face à la
Belgique et mais cantonnée dans « un
registre d'auto-satisfaction ».
Avez-vous discuté à New York de l’avenir
de la mission des Nations Unies au Congo?
Nous avons
plutôt parlé des opérations de maintien de la
paix. Le Congo héberge la plus importante
d’entre elles. Qui est là depuis une dizaine
d’années : tout a commencé par le déploiement
d’observateurs en 1998, puis par des contingents
chargés du maintien de la paix. On commence à se
poser la question : « Jusqu’ à quand ? ».
Car, à un certain moment la Monuc devra commencer
progressivement à se retirer. Déjà
aujourd’hui, elle se concentre sur l’Est du
pays. On n’a plus besoin d’avoir des unités
de la Monuc au Kasaï, chez moi à Manono
(Katanga) ou dans l’Equateur, à Mbandaka. Le
plus grand défi qui se pose pour la paix, c’est
toujours à l’Est et plus particulièrement au
Nord Kivu. Je me propose de retourner là - bas
pour y rester durant deux ou trois semaines, voir
comment accélérer le travail du programme Amani
adopté à l’issue de la Conférence de Goma et
qui prévoit le désarmement des groupes armés. Là-bas,
le plus grand espoir c’est la paix, le retour
chez eux des centaines de milliers de déplacés.
Il faut se donner le temps de gagner la paix…
D’ici le 30 juin, on fera une évaluation de ce
qui a été fait après la Conférence de Goma, on
décidera si on est dans le bon ou si on continue
dans le statu quo, avec Monsieur Nkunda qui reste
où il est et les déplacés qui restent dans
leurs camps, avec tous les problèmes qu’ils
rencontrent, les maladies, le manque d’eau
potable. On décidera alors s’il faut que l’on
passe à la vitesse supérieure. Jusqu’au mois
de juin, nous allons poursuivre le programme
Amani.
Au-delà
des péripéties liées à l’agenda proprement
dit, quel bilan tirez-vous de la visite de la délégation
belge ?
Il me semble
que la mission n’était pas très bien organisée.
Parce qu’ au départ, il n’était question que
de la visite du ministre de la Défense, invité
par son homologue congolais, Chikez, pour faire le
point sur le partenariat militaire que nous apprécions
beaucoup et entendons bien continuer. Le ministre
De Gucht et Charles Michel ont décidé ensuite de
venir ensemble. J’ai donc reçu la délégation
dirigée par le ministre De Gucht qui m’a délivré
un message au nom du gouvernement belge. Mais quel
message ! Un message que je n’ai pas du tout
apprécié et je le lui ai dit. Pour moi,
l’essentiel c’est que la Belgique doit se décider
à propos du type de relations qu’elle souhaite
entretenir avec la République démocratique du
Congo. Soit de bonnes, de très bonnes relations
de partenariat adulte avec un Etat souverain et
indépendant, soit des relations de maître à
esclave. Le gouvernement belge doit lever
l’option sur ce point et construire une relation
sur base de ce choix.
Estimez-vous
qu’au cours de cet entretien avec vous, c’est
le Congo qui aurait été traité injustement ?
Il ne
s’agit pas de moi, de ma personne. Mais je
constate seulement que chaque fois qu’une
mission belge est dirigée par le ministre des
Affaires étrangères, c’est avec beaucoup
d’arrogance, comme si nos visiteurs venaient ici
pour nous donner des leçons. C’est
inacceptable. Le Congo n’acceptera jamais cela,
et surtout pas moi. Un autre peut-être, mais pas
moi. Dans ce pays, on a versé le sang, et pour
notre indépendance, et pour notre libération. Je
n’accepterai jamais de leçons de la part de qui
que ce soit, qu’il s’agisse du ministre des
Affaires étrangères belge ou chinois, peu
importe. C’est cela l’essentiel : la Belgique
doit décider du type de relations qu’elle
souhaite entretenir avec le Congo.
Il est
vrai cependant que la Belgique entretient une
relation de longue durée avec le Congo ?
Oui, mais la
Belgique est d’abord un partenaire. Moi, j’espère
bien que la Belgique sera toujours un pays ami, un
pays frère, avec lequel je n’ai personnellement
aucun problème. Mais une année et demie après
les élections, on ne peut pas traiter avec la République
démocratique du Congo comme si on était dans les
années 90 qui ont été marquées par la Conférence
nationale souveraine, la transition, les guerres,
etc. Il faut savoir que le Congo a complètement
changé et c’est cela le point de départ. Il y
a ici un pouvoir légitime. Même avant, je ne
pouvais pas accepter que les gens puissent traiter
avec notre pays comme s’il était encore une
colonie…
Votre
réaction aux entretiens avec la délégation
belge porte-t-elle sur la forme ou sur le contenu
de ce qui a été dit ?
Il y avait
un problème sur la forme aussi, mais c’est
surtout le contenu qui posait problème. Après
notre réunion d’hier, j’espère bien que sur
cette base nous pourrons tourner la page. Les
points de friction portaient entre autres sur le
poste de rapporteur pour les droits de l’homme.
Nous avons demandé que ce poste ne soit pas
reconduit. L’Etat congolais n’est-il pas
souverain ? Nous prenons nos décisions en
fonction de nos intérêts, de la politique de
notre pays et surtout de son développement. Un
rapporteur spécial ici, mais pourquoi chez nous
et pas dans d’autres pays d’Afrique ?
La situation
est-elle tellement grave ici qu’il faut que
quelqu’un soit toujours là à observer, à
surveiller ? J’ai suivi les positions des ONG,
belges et autres, mais je répète que c’est
inacceptable.
Ce que je
refuse, c’est qu’une sorte de tutelle continue
à s’exercer sur nous. Je ne récuse pas le
droit de regard, car ici on applique la
transparence, qu’il s’agisse des droits de
l’homme, de la gouvernance, tout le monde peut
regarder ce qu’il veut et je me considère comme
le premier défenseur des droits de l’homme.
Mais une tutelle, non. C’est inacceptable…
L’incident
avec la Belgique est-il clos ?
Il n’y a
pas d’incident, car je n’ai pas voulu qu’il
y en ait. Il n’y a eu que le début d’un
incident, quelque chose comme une provocation. Je
sais seulement qu’en Angola, en Afrique du Sud,
en Tanzanie, au Soudan et ailleurs si la délégation
belge portait un message comme elle l’a fait
ici, elle aurait été chassée. C’est la dernière
fois que j’ai accepté de recevoir une délégation
belge porteuse d’un tel message. La prochaine
fois, il y aura certainement un incident.
Avez-vous
abordé avec les Belges la question des contrats
conclus avec la Chine ?
Certainement,
et ce point avait déjà été soulevé par
d’autres pays. Mais après discussion, le
message est passé, entre autres auprès de la
Grande Bretagne après le passage de son directeur
à la Coopération. Tous nous ont compris, sauf la
Belgique, alors que nous expliquions qu’il
s’agissait avant tout d’un contrat commercial,
très important pour nous.
Le Congo a
besoin de se développer, le plus vite possible.
Afrique du Sud, Angola, Congo Brazzaville et tant
d’autres pays ont déjà conclu des contrats
avec les Chinois, et ces pays commencent à se développer
à une vitesse incroyable. Je ne vois pas pourquoi
on empêcherait la RDC d’entreprendre des
initiatives pour aussi prendre à son tour son
envol. On est tout à fait déterminé. Nous
pensons que c’est là la voie à suivre. Les
besoins sont nombreux, mais la priorité ce sont
les infrastructures afin de permettre à l’économie
de décoller. Ce qui n’est toujours pas le cas
aujourd’hui.
On a besoin
aussi des hôpitaux, de l’accès aux soins pour
tous, des écoles, des emplois doivent être créés
pour occuper une population très jeune.
L’option chinoise a été prise, et on assume.
C’est tout à fait irréversible. Je sais
qu’au niveau des institutions de Bretton Woods,
il y a eu un débat. Mais la porte demeure
ouverte, nous continuons à dialoguer avec ces
institutions. Je crois que nous avons pris une
bonne décision, et nous irons jusqu’au bout.
Les Belges
ont tort d’avoir peur. Nous devons construire
plus de 150.000 km de routes, avec en priorité 15
000 km de route asphaltées en une quinzaine
d’années. Les Chinois en construiront 3000. Il
y a encore de la place pour tout le monde, la
reconstruction de ce pays ne se fera pas qu’avec
les Chinois. Elle se fera avec tout le monde, avec
nos partenaires de bonne foi, et avant tout avec
nous-mêmes.
Vous savez,
tout le monde parle des contrats avec la Chine.
Mais qui évoque par exemple le cas de Tenke
Fungurume, le plus grand gisement de cuivre du
monde : c’est la société américaine Freeport
Mac Rohan qui a conclu un contrat où la Gecamines
reçoit 12% et l’Etat congolais 5%. C’est
choquant. Ce contrat va être revisité, mais
personne ne parle de cela…
Ce
recours aux Chinois n’est-il pas le résultat
d’une déception par rapport à l’aide
occidentale ?
Avant les élections,
j’avais fait des promesses à la population sur
base d’engagements pris entre autres avec la
Banque mondiale. Alors que j’étais de passage
à Kikwit en 2002, j’avais promis à la
population qu’elle aurait une route la reliant
à Kinshasa, sur base d’une promesse faite par
M. Prodi, au nom de l’Union européenne.
Jusqu’à ce jour, on n’a rien vu, et il y a
beaucoup d’exemples de ce genre. Je crois
qu’avec nos partenaires, il faut commencer à se
dire quelques vérités, et pas seulement d’un
seul côté, même si cela blesse. Ma vérité à
moi, c’est qu’ils n’ont pas été assez
rapides. Chez moi à Ankoro, on dit ceci : « deux
promesses non tenues, c’est déjà un
mensonge… » On m’a fait tellement de
promesses qui n’ont jamais été concrétisées.
J’en ai
conclu qu’au lieu d’additionner les promesses,
le Congo devait d’abord compter sur ses propres
ressources, les ressources naturelles mais surtout
humaines. Parfois, je pense à 2010, lorsque nous
célébrerons le 50ème anniversaire de l’indépendance.
Et je me demande ce que nous pourrons montrer à
cette population.
J’espère
qu’à cette date on sera en plein chantier,
partout dans le pays. Qu’il y aura des travaux
partout… Le redressement de ce pays, c’est un
très grand défi, les priorités sont partout.
Tout est à refaire et nos partenaires doivent
aussi apprécier les efforts, les sacrifices
consentis depuis 6, 7 ans. La situation n’est
pas tout comparable à celle de 2001.
Aujourd’hui, l’espoir existe, lentement mais sûrement…
Par
rapport à votre accession au pouvoir en 2001,
quels sont vos principaux sujets de fierté ?
Le premier,
c’est certainement d’avoir réunifié le pays.
A l’époque beaucoup considéraient le Congo
comme une autre Somalie, les optimistes n’étaient
pas nombreux, mais on a prouvé à tout le monde
que les Congolais formaient un peuple uni. Le
deuxième point, c’est le succès de la
transition. Beaucoup, avant nous, avaient échoué.
Nous après trois ans, nous avons organisé les élections
qui ont été reconnues comme démocratiques et
transparentes. Certes, il y a eu des couacs, comme
la guerre menée ici à Kinshasa avec la milice du
sénateur Bemba. Mais tout cela est aujourd’hui
dépassé, ce qui compte c’est la
reconstruction.
Vous
êtes à mi-parcours de votre mandat, mais la
population n’a pas encore reçu de bénéfices
sur le plan social…
Je suis tout
à fait d’accord. Il est vrai que je ne suis pas
un magicien. Je considère la construction de mon
pays comme celle d’un grand immeuble : il faut
commencer par les études de faisabilité, puis
jeter les fondations avant d’élever les murs.
Pour le moment, on est en train de terminer les
fondations, et d’ici juin on va commencer à
construire les murs. Les gens seront alors rassurés,
car ils verront le démarrage sur le terrain.
La situation
sociale chez nous subit aussi les conséquences de
la récession économique mondiale, il ne faut pas
l’oublier…
En
cette période charnière, ne redoutez-vous pas
que certains soient encore tentés par la déstabilisation
?
Si, et ils
sont nombreux, ceux qui sont jaloux, qui ne nous
veulent pas que du bien. On ne peut que demander
à la population d’être vigilante, très
vigilante. Je suis peut-être en danger, il y a
beaucoup de menaces. Mais que faire? Il faut
assumer, avancer. Je n’ai pas le choix.
Il y a
encore beaucoup de corruption dans ce pays, de
mauvaise gestion. Que faites-vous pour y remédier,
c’est un gros obstacle au développement ?
Tout à fait
d’accord. C’est un très gros problème qui me
préoccupe beaucoup. Mais dans un état de droit,
vous devez aller avec des preuves pour arrêter,
mettre hors d’état de nuire. C’est pourquoi
en février, j’avais entamé la réforme de la
justice, avec pour objectif de la rendre plus
efficace afin quelle puisse s’occuper des cas de
corruption. Certes, je pourrais chasser moi-même
ceux que l’on me présente comme corrompus, mais
ce serait l’arbitraire. Je crois qu’avec une
vraie réforme de la justice, le Congo pourrait répondre
à Thomas Sankara qui voulait faire du Congo le
pays des hommes intègres. C’est cela mon rêve,
mais ce changement de mentalité prend beaucoup de
temps, et je reconnais que là, j’avais
sous-estimé la difficulté. Sur ce plan, je
reconnais qu’on n’a pas encore vraiment réussi.
On balaie d’un côté, il faut recommencer de
l’autre. Les Américains vont nous aider à
travailler sur ce plan.
On
vous reproche souvent d’être lent à réagir,
de ne pas sanctionner des gens qui se réclament
de vous pour commettre des exactions…
Il y a
parfois des cas que j’ignore. Parfois aussi les
enquêtes sont en cours. Ce que je dis, c’est
que si vous avez une liste avec des preuves
incriminant des membres du gouvernement, de
l’entourage du président ou du président lui-même,
il faut me donner ces preuves, je prendrais des
mesures. Mais je suis un homme juste, je n’aime
pas l’arbitraire et je trouve que c’est à la
justice de faire son travail.
Quant à ma
lenteur, je crois qu’il faut surtout être sage.
Ne pas prendre de décision trop vite, au risque
de tout casser. Il faut être d’autant plus sage
que le Congo est un grand pays.
Durant la
transition, j’ai souvent dû faire preuve de
retenue, de sagesse, sinon tout aurait été
compromis.
Les
provinces grognent car elles n’ont pas encore reçu
les 40% des recettes qui leur sont promises par la
Constitution.
Pour cela,
il faut que soit votée la loi sur la décentralisation.
Ce qui va se faire bientôt, et à ce moment les
provinces verront leurs recettes augmentées. Mais
aussi leurs obligations ainsi que les contrôles
sur ce que les gouvernements provinciaux devront
faire avec cet argent. C’est-à-dire, payer les
professionnels de la santé, les enseignants…
Quelle
est votre analyse des derniers évènements dans
le Bas Congo ?
Ce qui
s’est passé dans le Bas-Congo n’était pas
une simple manifestation de mécontentement. Il
s’agissait d’une rébellion en gestation,
d’une révolte contre les institutions établies
et démocratiquement élues. Il y avait un grand
projet de déstabilisation qui a été déjoué et
il a fallu sévir avec rigueur.
Dans l’Est
du pays, nous allons veiller à mettre fin à
l’impunité concernant les violences sexuelles.
Mais ces dernières sont souvent liées aux
conflits armés. Dans l’Ituri par exemple, la
situation s’est nettement améliorée.
Allez-vous
aller jusqu’au bout du processus de revisitation
des accords miniers ?
La
revisitation, c’est déjà fait, dans la
transparence et tout le monde a été informé.
Maintenant, c’est la renégociation qui doit
commencer, dans la transparence également et
autour d’une table. Le gouvernement congolais ne
prendra pas de décisions d’office, il négociera
autour d’une table avec ses partenaires, au cas
par cas, afin d’obtenir de meilleures
conditions.
Ne
craignez-vous pas qu’il y ait des arrangements
particuliers ?
La tentation
existera peut-être de la part des négociateurs,
mais tout passera par le Conseil des ministres, et
peut-être des experts. Vous savez, ceux qui,
durant la transition, critiquaient M. Kabila et
son entourage, sont les mêmes qui, aujourd’hui,
résistent à la revisitation alors que nous, nous
voulons y aller. Je crois que nous sommes dans le
bon, et croyez moi, je suis déterminé.
PROPOS
RECUEILLIS PAR COLETTE BRAECKMAN, LE SOIR.